« Génération anxieuse » : quand les écrans rongent l’enfance – et comment y remédier
Dans Génération anxieuse (Les Arènes, 2025), Jonathan Haidt, psychologue social américain, sonne l’alerte : les smartphones, les réseaux sociaux et le temps d’écran excessif ne sont pas de simples outils technologiques. Ils ont profondément transformé l’enfance et dégradé la santé mentale des jeunes. Les données sont claires : depuis la fin des années 2000, les troubles anxieux, dépressifs, les automutilations et l’isolement explosent, particulièrement chez les adolescentes. Et cette évolution ne doit, selon son analyse, rien au hasard
L’enfance dissoute dans les écrans
Nés après 1995, les membres de la génération Z ont grandi avec un smartphone dans la poche et une présence constante sur les réseaux. Selon Haidt, ce basculement numérique a peu à peu remplacé les interactions réelles : les jeux libres, les prises de risques, la lecture, les sorties entre pairs. Tout ce qui forgeait autrefois l’autonomie et la construction émotionnelle des enfants s’efface derrière l’écran.
Les réseaux sociaux, comme Instagram, exacerbent ces problèmes en incitant les jeunes à se comparer constamment aux autres, ce qui génère de l'anxiété et une faible estime de soi.
Les plateformes comme TikTok et Snapchat exposent les enfants à des contenus inappropriés et à des interactions potentiellement dangereuses.
Les études corroborent cette analyse. Une recherche publiée dans JAMA Pediatrics (Twenge et al., 2019) révèle une corrélation significative entre le temps passé sur les réseaux sociaux et les symptômes dépressifs chez les adolescents. Une autre, menée par l’Université de Montréal, observe que l’exposition prolongée aux écrans dès le jeune âge est associée à une diminution des compétences sociales à l’adolescence.
Bien que les filles soient plus touchées par les troubles anxieux et dépressifs, les garçons ne sont pas épargnés. Les garçons, eux, seraient affectés différemment mais tout aussi gravement : jeux vidéo compulsifs, exposition précoce à la pornographie, difficultés à entrer dans la vie adulte. Le numérique les retient dans une bulle virtuelle qui compromet leur trajectoire vers l’indépendance
Une architecture numérique pensée pour capter l’attention
Haidt pointe également l’architecture même des plateformes : TikTok sabote l’attention, Snapchat banalise l’hypersexualisation et les relations à risque, Instagram pousse à la comparaison incessante. Et lorsque l’on tente de s’en éloigner, une forme de « sevrage » numérique entraîne dans une première phase davantage d’anxiété, avant que le bien-être ne revienne. Ce phénomène est bien documenté par des études expérimentales sur la réduction du temps d’écran (Allcott et al., 2020).
L’intelligence artificielle, quant à elle, n’augure rien de bon selon Haidt. Elle promet un contenu toujours plus personnalisé, des « amis numériques » toujours plus compatissants, une diminution de l'effort… et un isolement accru pour les jeunes, qui préféreront ces relations simulées à la complexité des interactions humaines et à l'effort d'un apprentissage.
Des parents inquiets, mais souvent désarmés
Si les enfants sont happés par le numérique, les parents ne sont pas sans responsabilité. L’évolution de la parentalité, marquée par la peur, la surprotection, l’isolement, a contribué à cette dépendance aux écrans. Les enfants restent à la maison, "en sécurité", pensent les adultes, sans voir que l’univers numérique peut être tout aussi dangereux que la rue. Pire : les parents eux-mêmes, souvent accros à leur téléphone, peinent à donner l’exemple.
La réponse ne peut pas venir uniquement du législateur, selon Haidt. Il appelle à une évolution des normes sociales, à des pactes collectifs entre familles, et à la promotion de limites claires : pas de smartphone avant 14 ans, interdiction dans les écoles, contrôle parental renforcé. L’Australie a récemment fixé à 16 ans l’âge minimum pour créer un compte sur les réseaux sociaux : un signal fort que d'autres pays devraient suivre selon lui.
Il encourage également les parents à réduire leur propre utilisation des écrans pour donner l'exemple et pour retrouver de la disponibilité dans l'échange avec leurs enfants.
Etre accompagné pour cela par un thérapeute spécialisé dans la relation familiale et l'accompagnement éducatif peut être, pour les parents, l’occasion de sortir de l’impuissance ou de la culpabilité, et de reprendre confiance dans leur rôle éducatif. Le thérapeute peut également aider les parents à établir des règles saines et à encourager des activités alternatives qui favorisent le développement social et cognitif des enfants.
Retrouver du lien humain
Car il ne suffit pas de retirer les écrans. Ce vide doit être comblé — par du lien, du dialogue, et une présence réelle.
Face à des enfants et des adolescents anxieux, parfois repliés, souvent incompris, l'accompagnement par un thérapeute spécialisé dans la relation parent-enfant et les problématiques adolescentes peut être décisif.
Le thérapeute peut leur offrir un espace sûr pour explorer les émotions propres à l'adolescence et mieux comprendre les comportements liés à l'utilisation des écrans.
Un professionnel aide à recréer un espace de parole, à dénouer les tensions intimes et familiales, à comprendre les émotions derrière les comportements — à réhumaniser des jeunes qui se construisent dans un monde souvent déshumanisé. En restaurant la base fondamentale de la construction humaine, le lien à l'autre, c’est la santé mentale des jeunes, leur estime d’eux-mêmes, et leur capacité à affronter le monde réel qui peuvent être reconstruites.
En résumé, les écrans ne sont pas neutres. Ils redessinent l’enfance, modèlent les identités, et mettent à mal la santé psychique des jeunes. Face à ce constat, nous ne pouvons pas rester passifs. Les solutions existent : dialogue, éducation, limites, et surtout, accompagnement humain.
Génération anxieuse Jonathan Haidt